L’œil de Fénelon

Édition automne-hiver 2025-2026
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Design : esthétique ou arnaque sociologique ?

Édition automne-hiver • Auteur : Adib Korti

Image de l’article

(Photo par Rafael Da Silva)

Que ce soit le pull que vous portez, les lunettes que vous arborez ou les meubles que vous achetez, le design est partout. Considéré comme une science ou un art par certains, il est souvent perçu comme quelque chose de supérieur intellectuellement, de raffiné et de distinctif. S’il nous facilite la vie au quotidien, il cache aussi une face plus sombre, que nous allons explorer.

Des origines artisanales à l’ère industrielle : la naissance du design moderne

Avant l’ère industrielle, le monde des objets était dominé par l’artisanat. Au Moyen Âge, si vous vouliez vous démarquer avec une nouvelle paire de chaussures ou un objet particulier, vous alliez voir un artisan qui le fabriquait sur mesure. Chaque objet était unique et était le fruit d’un savoir-faire transmis de génération en génération. On peut dire qu’il y avait déjà une forme de design au sens large, mais le design moderne, comme discipline structurée avec des designers identifiés, apparaît vraiment au XIXᵉ siècle avec la Révolution industrielle.

À partir du moment où la production est soumise à des contraintes techniques et économiques, tout bascule vers des formes standardisées pensées pour être produites en masse. L’artisan devient ouvrier, ce n’est plus lui qui conçoit. Il n’est plus qu’un rouage d’une machine. On rationalise le travail, on efface peu à peu l’humain au profit de la machine. Le design industriel est alors au service de l’industrie et sert principalement à faciliter la production et répondre aux besoins d’un consommateur de masse. On le voit très bien avec la fameuse chaise Thonet : ultra simplifiée, démontable, empilable, produite en série à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde.

Photo de 
deux chaises Thonet autour d'une table

La fameuse chaise Thonet : ultra simplifiée, démontable, empilable, produite en série à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde (photo par Architonic)


Néanmoins, certains penseurs comme John Ruskin sont choqués par la laideur et la mauvaise qualité des produits fabriqués en série. Et on voit naître, à l’image des mouvements de contestation et de méfiance vis-à-vis de l’intelligence artificielle, des mouvements comme Arts & Crafts apparaissent à la fin du XIXᵉ siècle pour réintroduire du sens et de la beauté dans la production. Puis viennent l’Art nouveau, avec ses formes inspirées de la nature, et le Bauhaus, qui défend l’idée qu’il n’y a pas de différence entre artiste et artisan et qui prône des formes épurées, fonctionnelles et débarrassées des ornements hiérarchiques. On entre alors dans une nouvelle logique : moins de décor, mais une autre forme de distinction sociale qui va s’imposer autrement.

Photo 
d'un livre sur le Bauhaus par Magdalena Droste accompagné d'une illustration d'une pièce colorée

Le Bauhaus, qui défend l’idée qu’il n’y a pas de différence entre artiste et artisan (photo par Polina Zimmerman)

Le design, reflet et instrument de la société

Le design joue un rôle pratique évident : il rend nos objets plus ergonomiques et plus simples à utiliser. Chaque détail — la poignée d’une porte, l’interface d’un iPhone, la disposition des sièges dans un bus — est pensé pour orienter nos gestes et faciliter nos usages. Il a aussi une dimension esthétique, qui donne une identité visuelle à chaque époque. Mais surtout, il faut comprendre que le design n’est pas neutre. Il reflète la société qui le produit, et souvent même, il la façonne.

Historiquement, l’artisanat de luxe était réservé aux élites ; aujourd’hui, le design sert aussi à se distinguer socialement. Le philosophe Jean Baudrillard explique dans Le Système des objets que chaque objet a trois valeurs : la valeur d’usage (sa fonction), la valeur d’échange (son prix), et la valeur de signe (ce qu’il représente socialement). Le design joue surtout sur cette dernière. Posséder un objet design, c’est afficher une position sociale, montrer ses capitaux culturels et symboliques. Pierre Bourdieu, dans La Distinction, dit que nos goûts sont aussi construits par nos dégoûts. C’est là que se trouve l’incohérence du design, censé démocratiser, il finit par servir des logiques élitistes et hiérarchiques en distinguant le « bon goût » légitime du reste.
Mais le design ne se contente pas de refléter ces logiques, il les met en pratique dans nos vies quotidiennes. Il transforme concrètement nos comportements. L’agencement des espaces dans les villes n’est jamais neutre : les bancs anti-SDF, les places publiques pensées pour la consommation, les parcours imposés dans les supermarchés, les musées, tout cela guide, oriente, voire exclut. Sur nos téléphones, rien n’est laissé au hasard : la taille des boutons, les couleurs, les icônes, tout est calculé pour capter notre attention et créer des habitudes.

Sur le plan économique, le design est partout : dans les vitrines, dans les notifications, dans la manière dont les objets sont mis en scène pour déclencher l’achat. Sur le plan politique aussi, il sert à organiser les flux dans les grandes villes, à contrôler la circulation, à structurer les comportements collectifs.
Il peut aussi, inversement, être mobilisé de façon critique. On voit aujourd’hui émerger des formes de design écologique, social ou inclusif. Des designers imaginent des objets réparables, modulaires, durables ; des collectifs conçoivent des espaces publics participatifs ou repensent la ville avec les habitants. Le design devient alors un outil politique qui cherche à transformer la société plutôt qu’à seulement l’accompagner.

Le design, entre manipulation et responsabilité

Le design, en plus de servir la hiérarchisation des cultures, sert aussi les intérêts mercantilistes. On a souvent entendu parler de l’obsolescence programmée pour nos iPhones quand des scandales ont dénoncé les mises à jour arbitraires qui étaient installées afin de rendre inutilisables nos téléphones. Mais ce système ne passe pas que par la technique, mais aussi par le design. Dans les années 1970, la sortie d’un nouveau frigo au look moderne suffisait à faire passer le précédent pour « dépassé ». Aujourd’hui, cette logique est encore plus raffinée : on donne l’impression de nouveauté avec quelques changements visuels, alors que le produit reste quasiment le même. Cela a induit une pression sociale à consommer, à remplacer des objets qui fonctionnent encore. On retrouve aussi la stratégie du gonflement artificiel des prix. De nombreuses marques vendent des produits moins durables et moins qualitatifs mais présentés comme premium grâce à un design léché et une communication maîtrisée. À l’autre extrême, des plateformes comme Temu inondent le marché de produits ultra-standardisés, copiés, tape-à-l’œil, à prix cassés, qui masquent une qualité médiocre. Dans les deux cas, le design sert à créer de la valeur perçue qui ne correspond pas forcément à la valeur réelle.

Dans le numérique, cette manipulation est encore plus claire avec les dark patterns, ces designs trompeurs qui influencent les comportements sans que l’utilisateur s’en rende compte. L’exemple le plus célèbre est celui de la mise à jour vers Windows 10 : la fenêtre proposait « Installer maintenant » ou « OK ». Logiquement, « OK » semblait signifier « annuler » ou « plus tard », mais cliquer dessus lançait l’installation. C’est une interface pensée pour piéger. Et des pratiques comme ça, il y en a partout : boutons trompeurs, désinscriptions cachées, cases pré-cochées, scroll infini sur les réseaux pour capter notre attention. C’est une manipulation douce, intégrée, invisible.

Et au fond, le travail du designer est toujours une forme de manipulation. Ce n’est pas forcément négatif. Comme un médecin manipule son patient pour le soigner, un designer manipule l’utilisateur pour l’amener vers un usage. La vraie question, c’est : au profit de qui ? Est-ce que cette manipulation sert l’utilisateur ou uniquement l’entreprise ? Imaginer un design totalement neutre est une illusion. Toute interface, tout objet, oriente déjà. La question devient alors : quelles limites éthiques fixe-t-on à cette influence ?

SOURCES :
Révolution industrielle et design – Cité du design
Brève histoire du design – Eduscol
Dark Patterns, pièges pour l'UX Design – Usabilis