Design : esthétique ou arnaque sociologique ?
(Photo par Rafael Da Silva)
Que ce soit le pull que vous portez, les lunettes que vous arborez ou les meubles que vous achetez, le design est partout. Considéré comme une science ou un art par certains, il est souvent perçu comme quelque chose de supérieur intellectuellement, de raffiné et de distinctif. S’il nous facilite la vie au quotidien, il cache aussi une face plus sombre, que nous allons explorer.
Des origines artisanales à l’ère industrielle : la naissance du design moderne
Avant l’ère industrielle, le monde des objets était dominé par
l’artisanat. Au Moyen Âge, si vous vouliez vous démarquer avec une nouvelle
paire de chaussures ou un objet particulier, vous alliez voir un artisan qui
le fabriquait sur mesure. Chaque objet était unique et était le fruit d’un
savoir-faire transmis de génération en génération. On peut dire qu’il y avait
déjà une forme de design au sens large, mais le design moderne, comme
discipline structurée avec des designers identifiés, apparaît vraiment au XIXᵉ
siècle avec la Révolution industrielle.
À partir du moment où la production est soumise à des contraintes techniques et
économiques, tout bascule vers des formes standardisées pensées pour être produites
en masse. L’artisan devient ouvrier, ce n’est plus lui qui conçoit. Il n’est plus
qu’un rouage d’une machine. On rationalise le travail, on efface peu à peu l’humain au
profit de la machine. Le design industriel est alors au service de l’industrie et sert
principalement à faciliter la production et répondre aux besoins d’un consommateur de
masse. On le voit très bien avec la fameuse chaise Thonet : ultra simplifiée,
démontable, empilable, produite en série à plus de 50 millions d’exemplaires dans le
monde.
La fameuse chaise Thonet : ultra simplifiée, démontable, empilable, produite en série à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde (photo par Architonic)
Néanmoins, certains penseurs comme John Ruskin sont choqués par la laideur et la mauvaise qualité des produits fabriqués en série. Et on voit naître, à l’image des mouvements de contestation et de méfiance vis-à-vis de l’intelligence artificielle, des mouvements comme Arts & Crafts apparaissent à la fin du XIXᵉ siècle pour réintroduire du sens et de la beauté dans la production. Puis viennent l’Art nouveau, avec ses formes inspirées de la nature, et le Bauhaus, qui défend l’idée qu’il n’y a pas de différence entre artiste et artisan et qui prône des formes épurées, fonctionnelles et débarrassées des ornements hiérarchiques. On entre alors dans une nouvelle logique : moins de décor, mais une autre forme de distinction sociale qui va s’imposer autrement.
Le Bauhaus, qui défend l’idée qu’il n’y a pas de différence entre artiste et artisan (photo par Polina Zimmerman)
Le design, reflet et instrument de la société
Le design joue un rôle pratique évident : il rend nos objets plus
ergonomiques et plus simples à utiliser. Chaque détail — la poignée d’une porte,
l’interface d’un iPhone, la disposition des sièges dans un bus — est pensé pour
orienter nos gestes et faciliter nos usages. Il a aussi une dimension esthétique,
qui donne une identité visuelle à chaque époque. Mais surtout, il faut comprendre que
le design n’est pas neutre. Il reflète la société qui le produit, et souvent même, il
la façonne.
Historiquement, l’artisanat de luxe était réservé aux élites ; aujourd’hui, le design
sert aussi à se distinguer socialement. Le philosophe Jean Baudrillard explique dans
Le Système des objets que chaque objet a trois valeurs : la valeur d’usage (sa
fonction), la valeur d’échange (son prix), et la valeur de signe (ce qu’il représente
socialement). Le design joue surtout sur cette dernière. Posséder un objet design,
c’est afficher une position sociale, montrer ses capitaux culturels et
symboliques. Pierre Bourdieu, dans La Distinction, dit que nos goûts sont aussi
construits par nos dégoûts. C’est là que se trouve l’incohérence du design, censé
démocratiser, il finit par servir des logiques élitistes et hiérarchiques en
distinguant le « bon goût » légitime du reste.
Mais le design ne se contente pas de refléter ces logiques, il les met en pratique
dans nos vies quotidiennes. Il transforme concrètement nos comportements. L’agencement
des espaces dans les villes n’est jamais neutre : les bancs anti-SDF, les places
publiques pensées pour la consommation, les parcours imposés dans les supermarchés,
les musées, tout cela guide, oriente, voire exclut. Sur nos téléphones, rien n’est
laissé au hasard : la taille des boutons, les couleurs, les icônes, tout est calculé
pour capter notre attention et créer des habitudes.
Sur le plan économique, le design est partout : dans les vitrines, dans les
notifications, dans la manière dont les objets sont mis en scène pour déclencher
l’achat. Sur le plan politique aussi, il sert à organiser les flux dans les grandes
villes, à contrôler la circulation, à structurer les comportements collectifs.
Il peut aussi, inversement, être mobilisé de façon critique. On voit aujourd’hui
émerger des formes de design écologique, social ou inclusif. Des designers imaginent
des objets réparables, modulaires, durables ; des collectifs conçoivent des espaces
publics participatifs ou repensent la ville avec les habitants. Le design devient
alors un outil politique qui cherche à transformer la société plutôt qu’à seulement
l’accompagner.
Le design, entre manipulation et responsabilité
Le design, en plus de servir la hiérarchisation des cultures, sert aussi
les intérêts mercantilistes. On a souvent entendu parler de l’obsolescence programmée
pour nos iPhones quand des scandales ont dénoncé les mises à jour arbitraires qui
étaient installées afin de rendre inutilisables nos téléphones. Mais ce système ne passe
pas que par la technique, mais aussi par le design. Dans les années 1970, la sortie
d’un nouveau frigo au look moderne suffisait à faire passer le précédent pour
« dépassé ». Aujourd’hui, cette logique est encore plus raffinée : on donne l’impression
de nouveauté avec quelques changements visuels, alors que le produit reste quasiment
le même. Cela a induit une pression sociale à consommer, à remplacer des objets qui
fonctionnent encore. On retrouve aussi la stratégie du gonflement artificiel des
prix. De nombreuses marques vendent des produits moins durables et moins qualitatifs
mais présentés comme premium grâce à un design léché et une communication maîtrisée. À
l’autre extrême, des plateformes comme Temu inondent le marché de produits
ultra-standardisés, copiés, tape-à-l’œil, à prix cassés, qui masquent une qualité
médiocre. Dans les deux cas, le design sert à créer de la valeur perçue qui ne
correspond pas forcément à la valeur réelle.
Dans le numérique, cette manipulation est encore plus claire avec les dark
patterns, ces designs trompeurs qui influencent les comportements sans que
l’utilisateur s’en rende compte. L’exemple le plus célèbre est celui de la mise à
jour vers Windows 10 : la fenêtre proposait « Installer maintenant » ou « OK ».
Logiquement, « OK » semblait signifier « annuler » ou « plus tard », mais cliquer dessus
lançait l’installation. C’est une interface pensée pour piéger. Et des pratiques
comme ça, il y en a partout : boutons trompeurs, désinscriptions cachées, cases
pré-cochées, scroll infini sur les réseaux pour capter notre attention. C’est une
manipulation douce, intégrée, invisible.
Et au fond, le travail du designer est toujours une forme de manipulation. Ce n’est
pas forcément négatif. Comme un médecin manipule son patient pour le soigner, un
designer manipule l’utilisateur pour l’amener vers un usage. La vraie question,
c’est : au profit de qui ? Est-ce que cette manipulation sert l’utilisateur ou
uniquement l’entreprise ? Imaginer un design totalement neutre est une illusion. Toute
interface, tout objet, oriente déjà. La question devient alors : quelles limites
éthiques fixe-t-on à cette influence ?
SOURCES :
•Révolution industrielle et design – Cité du design
•Brève histoire du design – Eduscol
•Dark Patterns, pièges pour l'UX Design – Usabilis